SEPTEMBRE 2001
Grosse Colère contre les exploitants

Il n'y aura pas de cinéma dans cette chronique cette semaine : pas de cinéma, parce que nous sommes sur une radio locale, et que le cinéma local n'existe pas, alors pourquoi continuer à en parler ?

Il y a encore peu, nous pouvions nous permettre de faire une émission d'une heure, relatant les films de la semaine, en nous permettant, luxe inouï, de snober les grandes productions internationales, les gobergeages franco-français d'exaltation du petit français débrouillard. On pouvait même se permettre de les moquer.
Et puis le cinéma est décédé, pas de sa belle mort, au détour du mois de juillet, et passer devant cette salle lépreuse, posé comme un crachat dans le centre ville rouennais, c'est déjà tout un déchirement qui mériterait 10 minutes de plan fixe dans un film de Téchiné.

On ne reviendra pas sur cette fête du Cinéma 2001, celle qui devait être odyssée de L'Espace et qui c'est terminé dans la tristesse de la mort de celui que l'on fêtait. On ne reviendra pas sur le fait que l'équipe municipale actuelle s'était fait élire aussi sur le maintien de la Culture au sein du Centre-Ville.

Notre Club est mort, et c'est à lui seul tout un centre-ville qui agonise. La semaine dernière, tout plein d'espoir, je vous avait dit que nous parlerions de Human Nature, le film de Michel Gondry, clipeur talentueux de Björk et consorts. Nous sommes Mercredi matin lorsque j'écris ces lignes, et le moins que l'on puisse dire, c'est que c'est l'énervement qui guide mes lignes. Après une consultation rapide des programmes sur Internet, quelle n'est pas ma surprise de voir que ce film est déprogrammé, et l'envie de tout laisser tomber me prend, comme régulièrement depuis quelque mois, lorsque je vois les programmations ineptes de certains gérants de salles. Le film que j'attendais de vous faire partager, chers auditeurs, depuis Cannes, celui que nous attendions, depuis que Charlie Kauffman, le scénariste, en avait annoncer l'écriture, quelques mois après la sortie de son premier coup de tonnerre, Being John Malkovitch, film de Spike Jonze, produit par… Michel Gondry ! Et bien ce film, nous l'avons raté ensemble, par manque d'attention, par confiance en des marchands du temple dont le seul intérêt est de garder leurs miches au chaud, et assurer les entrées.

Pas de polémiques, il paraît qu'un phénix des clubs va renaître de ces cendres, mais à quel prix ? L'intérêt de cette salle de Centre ville, dans une ville universitaire, c'était d'offrir à la fois une programmation pointue et une programmation populaire en Version Originale. Et tant pis si nous étions mal assis, merde à ceux qui disaient qu'on était mal assis ! Oui on était mal assis, et alors, on allait pas voir Fight Club en VO pour se faire dorloter le rachis ! on allait pas s'en prendre plein la gueule avec la Vierge des tueurs pour se croire dans son salon ! On allait pas voir Nationale 7 pour se croire dans une expo Ligne Roset !

C'était l'occasion d'aller voir plusieurs fois des films "intermédiaires" comme on le dit dans Positif, c'est à dire des films peut être moins "classe" que les pensums de Tarkowski, mais qui apportait le souffle nécessaire au cinéma. C'était le bonheur d'aller voir Star Wars en Version Originale. Certains pourront trouver ça puéril, ils n'ont qu'a aller se mignonner en regardant le dernier Imamura. Personne ne les en empêche. Pourvu simplement que ce ne soit pas ceux là qui jettent leur gourme sur notre cinéma de quartier, au noble sens du terme. J'en profite pour citer du Noël Godin, le cinémarouffle Bruxellois bien connu, lors de la fermeture du Plaza de Bruxelles :
"Parce qu'enfin tout de même, si le cinéma intermédiaire dont [les cinémas] constituent la principale source, s'en venait à lâcher la rampe, s'il n'y avait plus tout à coup de région tampons entre les gras budget et L'Art et Essai, si, pour ce faire une toile après le gratin on n'avait plus le choix qu'entre ces deux tendances, n'est ce pas tout bonnement un des pôles de commutation de l'imaginaire pelliculeux qui avalerait là sa fourchette aussi prosaïquement qu'Aragon la nuit de Noël ?"

Cinéma de quartier, un terme qu'il faudrait toujours avoir en tête lorsqu'on a les moyens de se payer la gestion d'une ou plusieurs salles. Un concept sans doute suranné pour un gestionnaire moderne, un film où l'on pourrai voir à la fois les films de Cimino et ceux d'Hou Hsiao Hsien, les comédies de Philippe Harel et les intrigues de David Fincher. Un cinéma où les films de Sabres où les Mangas pourrait sans rougir côtoyer les films des frères Coen où les travaux de Laurent Cantet, simplement parce que leur point commun à tous est la passion et l'amour du cinéma, sans places pour les plans marketing où les prises de têtes masturbatoires à la Eric Rohmer. Un cinéma où l'on aurait le respect nécessaire du public consistant à offrir une programmation en version originale, au moins pour les films "en doublons" sur l'agglomération. Aurons nous ça, où aurons nous une vitrine pour des festivals où l'hiver n'est par forcément habillé pour ? C'est une question qui interroge, comme dirai l'autre…

Toujours est il, et même si le tableau que je dépeins d'un futur repreneur de notre cinéma de quartier est peut être un portrait noir autant qu'un portrait en creux, pour l'instant, et au moins pour une dizaine de mois, la situation est catastrophique pour une agglomération de 400.000 habitants qui se targue d'être universitaire, et où se tourne régulièrement des films : il faut savoir de quoi on parle ! sur 41 salles sur l'ensemble de l'agglomération, il n'y a aucun films en version originales ! Il nous est impossible de voir en seconde semaine le film d'Amos Kollek, Queenie in love, abonné régulier de cette chronique les années précédentes dans les arêtes dans la friture. Il nous est interdit de découvrir Ouvrier Paysans, le film de Jean Marie Straub. Il nous est chipé sous le nez le film de Gondry qui devait avoir l'affiche de Travelling cette semaine. Interdit aussi Asesinato en febrero, le film sur l'ETA de Eterio Ortega Santillana.

En revanche, nous avons 4 possibilités de voir Vidocq… Mais rien à foutre de Vidocq ! il pourrait être bien ce film que j'aurais pas envie de le voir, rien qu'à cause de l'agitation autour, et de cette autocélébration des feuilletons coucouilles de nos ancêtres, avec la gueule gerbante de satisfaction du plus mauvais acteur de la vie du monde depuis 10 ans, Gérard Depardieu.

En revanche, on peut toujours voir la merde de Aghion, l'homophobe de Pédale douce, et le AbFab de la honte. Mais on en a rien à foutre de voir les plaies variqueuses de Balasko et les coutures salopées de la rhinoplastie de Nathalie Baye !

En revanche, on peut toujours voir deux fois Rush Hour 2, film spectaculaire, mais on a rien à foutre de voir des bombes exploser dans la fausse vie, ce ne sera jamais plus spectaculaire que dans la vraie vie, et ça arrive en direct, par la prise électrique, dans la télé, à côté des cacahuètes, c'est gratuit, c'est à dire que ça ne coûte pas 50 balles à se peler les miches dans une salle surclimatisé de la banlieue lointaine où l'on passe NRJ en THX. Et en plus, on a pas Chris Rock. Et c'est mieux, on connaît pas la fin…

Je sais pas si les exploitants de cinéma rouennais ont des actions dans la production de DVD, et dans les ventes de Home Cinéma. En tout cas, si c'est le cas, qu'ils se réjouissent, ils viennent de faire deux nouveaux clients : moi et mon amour du cinéma. Il paraît que Human Nature sort dans un an dans mon cinéma de quartier Perso. J'ai hâte, il paraît qu'il est bien…