Ce soir dans travelling,
nous parlerons d'amour, et de la façon comparée de l'aborder
dans deux films à l'affiche actuellement, Moulin Rouge, de
Baz Lurhman et "Dieu est grand, je suis toute petite" de
la réalisatrice française Pascale Bailly, qui vient
du téléfilm. Deux films au moyens différents,
l'un étant l'une des plus grosse production de tous les temps
pour la Fox, l'autre ayant été tourné en 1998,
puis fut bloqué suite à la faillite du producteur.
Même si les deux films ont des univers cinématographiques
tout à fait différents, on peut les comparer sur deux
points : l'amour, et la volonté pour les deux auteurs de réinvestir
un genre et se l'approprier, la comédie musicale pour l'américain,
la comédie de murs pour la française.
Amour impossible dans le Film de Lurhman, Amour beau et chaotique
dans le film de Bailly. Et comme on préfère quand même
toujours les belles histoires, nous allons commencer par Moulin Rouge,
un film attendu et dont tout et son contraire fut dit lors de sa première
sortie mondiale, en ouverture hors-compétition du festival
de Cannes. Tout et son contraire, c'est justement ce que l'on éprouve
lorsqu'on sort saoulé d'un film trop rapide et trop fort, comme
si après plusieurs minutes de tours et de détours, on
sortait de la cabine d'une montagne russe emballée.
Pourtant, comme pour une montagne russe, il y a des moments ou la
griserie prends le dessus, et l'où prend vraiment son pied
avec une réalisation inventive. Dès les premières
images, on sait ou Lurhman veut en venir, c'est un Paris Paillette,
une tarte à la crème de Paris qu'il nous montre, avec
un Kitsch assumé, Butte de Montmartre grande comme un bourrelet
disgracieux et une tour Eiffel en stuc haute de 70 cm. C'est un hommage
direct aux comédies des années 50 : on pense à
Fred Astaire, à Cyd Charisse, évidemment à "
Un américain à Paris ", la comédie musicale
de Vicente Minnelli.
Tout est artificielle, tout semble être là pour bien
nous faire comprendre que le mot s'ensemble est la pacotille. Quand
Christian l'écrivain désargenté arrive à
Paris pour rencontrer les bohèmes, il arrive dans son phantasme
de Paris, qui a pour épicentre le Moulin Rouge. Tout est dans
le cliché convenu, et c'est ce qui paradoxalement est plaisant
dans le film. En insistant lourdement sur le côté improbable
de l'environnement, il peut se permettre n'importe quel décalage
avec la réalité. On a parlé de comédie
musicale, c'est ici qu'elle prend son importance, dans une utilisation
parodique qui ressemble à un pompage sans complexe de "On
connaît la chanson". Les artistes boivent de l'absinthe,
et vont ensuite au Moulin. Le gros feu d'artifice est prêt à
commencer : Car Lurhman réalise avec une caméra baladeuse,
très nerveuse, avec des plans très serrés, qui
tangue, avec des couleurs criardes. La musique du cancan, c'est Fat
Boy Slim qui la signe, une sorte de mix savamment orchestré
de Big Beat, sur un Lady Marmelade vitaminé et du Nirvana désincarné.
Les chorégraphie sont réglés comme un clip de
MTV, mais avec une classe cinématographique. Lurhman pendant
20 minutes construit ce qui est la première scène "Caméra
ivre" de l'histoire du cinéma. Puis arrive Satine, la
déesse du Moulin Rouge. Gros plan sur les lèvres rouges
C'est "Diamonds are the Girl best friend", de Marilyn, qui
démarre en play-back sur les lèvres de Nicole Kidman.
On aurait aimé vous dire que le reste du film est à
l'avenant, mais détrompez vous, vous pouvez partir tout de
suite. On pensait que Luhrman allait mettre un frein à la Formule
1 qu'il avait lancé. Pour tout dire, on l'espérait.
Mais au contraire, la machine s'emballe. Dans l'heure et demie qu'il
nous reste, le réalisateur tente de nous faire tourà
tour :Titanic 2, Le fantôme de l'opéra, Roméo
et Juliette et Le Remake de "French Cancan" le chef d'uvre
de Renoir dont il reprend sans complexe le (vague) squelette. 6 heures
de films en une heure et demie, ça fait beaucoup, et Kidman
tente de faire ce qu'elle peut pour suivre le cheval cabré
de Luhrman. Peine perdue. On a beau rire parfois, la question est
plutôt : "pourquoi tant de haine ?" La musique est
trop forte, et on ne comprend très vite plus rien. Luhrman
a la volonté d'inventer un nouveau langage du cinéma.
C'est indéniable, mais ça n'impressionne que 20 minutes,
soit 18 minutes de plus qu'un bon vieux clips de MTV. Le reste, c'est
beaucoup trop
Luhrman a indéniablement une culture cinématographique
très étendu, notamment en cinéma français.
Ne lui reste plus qu'à digérer. Nous aussi.
Le second film qui traite d'amour, c'est le petit film de la nouvelle
venue Pascale Bailly, Une comédie sur la spiritualité,
ou plutôt sur la quête de spiritualité d'une jeune
fille de 20 ans, joué par une Audrey Tautou au style particulier,
très "pretty face", qui annonce une grande de grande
qu'on va suivre longtemps, d'autant plus qu'Amélie Poulain
lui a ouvert toutes les vannes du succès.
La jeune fille donc, mal dans sa peau, se cherche entre catholicisme
et bouddhisme. Juste au jour ou elle rencontre François, jeune
vétérinaire juif, trentenaire timoré, joué
par Edouard Baer. Elle croit alors avoir trouvé sa voie, et
commence à prendre la longue voie du judaïsme, sur fond
de doux amour et de désordre amoureux. La vie, quoi. Leur amour
est il possible ? En tout cas, il sera bien joli, et il n'est pas
de la clique à Balibar et Amalric, il est une radiographie,
pas une endoscopie. Le jeu de Baer est juste et sobre, et c'est le
premier étonnement. La direction de Bailly y est sans doute
pour quelque chose. On s'aperçoit qu'il peut être un
parfait acteur lorsque la partition est assez dense pour ne pas qu'il
se perdent dans se délires "Baeriens". L'humour tout
en finesse sur la question de la judéité est grandiose,
à tel point qu'il devrait être montré par implication
à ceux que les saloperies antisémites de la "Vérité
si je mens" ont fait rire. L'humour général du
film tient surtout sur des répliques efficaces : "On ne
suicide pas chez les gens quand on y va pour la première fois"
restant sans doute la meilleure et reflètant grandement l'esprit
du film.
Bailly s'offre des coquetteries de réalisation, usant de voix
off, ou de caméras ultra psychologiques. On pense souvent à
François Truffaud, surtout à "Domicile Conjugal",
d'autant plus que les dialogues, rempli de fausses légèreté,
sont directement inspiré par lui. On pense aussi à Lubitsch,
le maître américain de la comédie de murs,
dont un extrait est utilisé pour illustrer le propos d'une
scène.
Le film, qui collectionne les saynètes, ne perds rien en route
et le film est parfaitement rythmé. Alternant les scènes
35 millimètres et la vidéo kinescopée, il tient
avant tout à la relation fusionnelle entre Baer et Tautou tout
d'abord, mais aussi entre Bailly et Tautou, car la réalisatrice
est réellement sous le charme du petit Zébulon. Nous
aussi d'ailleurs, puisqu'on se demande si un seul sourire d'Audrey
ne suffit pas à nous mettre dans un petit nuage.
Jamais le film ne tombe dans le mièvre, et l'on ressort avec
une patate d'enfer. La rigueur de la réalisation qui fait penser
à Truffaud, sujet d'étude de Bailly laisse penser autre
chose : la fin de Dieu est grand, je suis toute petite laissant une
grande ouverture, on est en droit de se demander si Bailly n'entame
pas là une trilogie sur la vie de couple à l'aube du
XXIème Siècle, comme Truffaud l'avait fait avec Antoine
Doinel. Un point de vue féminin, avec une héroïne
féminine. Une chose est sure, plus jamais un film de Bailly
ne restera dans les cartons. Une autre chose est sure, c'est que ce
ne pas la dernière fois que l'on voit le couple Baer / Tautou
à l'écran, et ce n'est pas un mal car il est très
crédible. La dernière chose, c'est qu'un petit film
intimiste peut niquer sur tous les points un gras budget d'Hollywood,
et ça, ça fait forcément plaisir. Une dernière
chose cependant. La formule 1 Luhrman avait beau rouler à plus
de 200 km/h, le film de Pascale Bailly semble 30 fois plus Rythmé.
Car en Cinéma comme en musique, trop de rythme tue le rythme
et il vaut parfois mieux la frappe chaloupée d'une cymbale
au martèlement de la grosse caisse.